La mer était pourtant calme comme un lac les minutes précédant le déluge. Nous n'avons pas eu le temps de crier gare que les éléments se sont déchaînés. La mer s'est mise à gronder. Le vent s'est emballé envoyant par le fond deux de mes hommes qui tentaient tant bien que mal de souquer les artimuses. Je fus moi-même projeté contre le mat, perdant connaissance durant de longues et cruciales minutes... Qui, sinon les démons de la piraterie, pouvaient ainsi nous envoyer cette fulgurante tempête. Cela était impossible, il n'y a que dans les récits de vieilles magies barbares qu'on entend de telles choses... Quelqu'un possédait-il les commandes de l'océan et de notre malchance? [...]

       Ma barque s'était écrasée sur des récifs tranchant comme des couteaux. Ma tête résonnait comme les cloches de l'église de mon vieux village. Mes mains se sont alors resserrées sur le seul objet que j'avais réussi à sauver du naufrage : mon sabre familial. J'ai envoyé bon nombre de mes ennemis rejoindre le paradis des forbans grâce à cette fidèle lame. Aujourd'hui elle est à moitié fêlée et tout ma fortune est au fond d'un lagune... [...]

       Des pas, des hommes en uniforme courent vers moi. Malheur, la garde impériale de l'île! J'ai eu la malchance d'échouer sur une île de commerce surveillée par la garde royale... J'appris plus tard que ces hommes n'étaient pas plus soldat que moi, mais bien des renégats de l'armée. Ils avaient été engagés par le nouveau maître des lieux : le mystérieux Capitaine Hartounminen, lui-même renégat de l'armée coloniale germanique. Ici tout transitait par ce lugubre personnage. Tout le monde lui obéissait, lui rendait des comptes et travaillait d'une manière ou d'une autre pour ses intérêts. Je pris également connaissance que ce gars-là qui avait par sorcellerie envoyé plusieurs bateaux comme le mien au fond du lagune. Comment s'y prenait-il? Etait-ce seulement une légende qui courait dans les cachots de son île. Aaahh ce cachot, je vendrais tout le contenu de ma cave à vin pour en sortir et régler son compte à cet Hartounminen!! Il payera cher son arrogance de maître des eaux [...]

 

 

       Le soir j'entends depuis ma cellule les bruits de la fête des forbans. Ils chantent, ripaillent, jouent leur argent et s'affrontent dans des joutes amicales. Les voleurs du casino sont maintenus dans des filets et les autres leur lancent des œufs. Le son du banjo est incessant. De temps en temps des coups de feux retentissent et même parfois une explosion. L'odeur de la poudre et des cheveux gras de tous ces mécréants arrive jusque dans la prison. Ces festivités me rappellent ces soirées passées en compagnie d'un clan qu'on appelait les "95 Forbans", et dont j'ai un temps été le chef. Un jour je m'évaderai et j'irai de nouveau attaquer l'horizon avec mes anciens compagnons d'armes. [...]

       Voilà déjà 48 heures au moins que je dérive sur cette planche de bois... Le sel me rappelle à chaque instant mes blessures. J'ai en effet payé cette évasion de mon propre corps. Peut-être que je ne rejoindrai jamais la terre ferme en vie, mais je prie pour que cette bouteille contenant mon journal de bord puisse un jour tomber dans les mains de pirates ambitieux qui iront affronter cette île de malheur...

 

Extrait de ce qui a pu être déchiffré du journal de bord du Capitaine Bishop, ancien meneur des 95 Forbans, et cousin de l'actuel Capitaine Mike Goodspeed.